ETÉ 1976. Jean-Paul
Wenzel avait créé l'année précédente le Théâtre Quotidien et présenté son
texte « Loin d'Hagondage » au Théâtre ouvert d'Avignon. Chez Peter Brook
où il venait de faire l'acteur dans « Timon d'Athènes », il avait
croisé Jean-Louis Hourdin et Olivier Perrier, acteurs, metteurs en scène
et comme lui chefs de troupe.
Né à Hérisson en 1940, ce
dernier invite cet été-là ses deux compères à présenter leur dernière production
sur ses terres bourbonnaises. L'idée de cet « anti-Avignon » était de «
décentraliser la décentralisation » , de « discuter du théâtre tout en
en faisant », mais aussi de passer « des vacances sérieuses et ludiques
» se souvient Jean- Paul Wenzel. Ainsi étaient lancées les rencontres d'Hérisson
qui fêtent cet été leur 25ème édition.
En
juillet 1976 sur les bords de l'Aumance, Wenzel présente « Loin d'Hagondange»,
créée à la Comédie de Caen. La pièce obtiendra cette année-là le prix de
la critique française. Hourdin arrive avec le « Cabaret satirique » du
Berlinois Karl Valentin ; et Perrier avec ses premières « Mémoires d'un
bouhoumme ». Le chroniqueur de "La Montagne" de l'époque écrit que
« ces trois créations se situent hors des sentiers battus du théâtre traditionnel,
et, si l'on en juge par le choix des thèmes et l'esprit des textes, sont
très orientées politiquement ». « Loin d'Hagondange», qui sera repris
en 2000 et prolongé avec « Faire bleu », était alors interprété par Maurice
Juniot et Andrée Tainsy. Dans ses « Mémoires » de 1976, Olivier Perrier
donnait déjà la réplique à une vache et une jument. Ces « tournicotis pour
acteurs, bestiaux et musiciens » se poursuivront au fil des ans avec divers
animaux de ferme, Bibi la truie notamment entrée dans la légende du théâtre.
On se souvient de quelques autres de ses « petits bazars» comme « La sentence
des pourceaux » 1987), « Les siècles de paix» 1991), « La valse des Gounelles
» (1995), « Utopia Ruralis » (1998).
Juillet 1976 à Hérisson, Olivier Perrier joue " Mémoires d'un
bounhoumme ",
entouré d'une jument et d'une vache
Le lendemain Jean-Louis Hourdin présente son "Cabaret satirique
"
ALCHIMIE
Les
six premières années des rencontres d'Hérisson, des compagnies amies viennent
créer ou jouer leurs spectacles : l'Aquarium, la Comédie de Caen, la Comédie
de Bourgogne, la Compagnie Tsài, Michèle Foucher... avec la présence de
Théâtre Ouvert et de France Culture pour des lectures publiques de pièces
contemporaines. Hérisson s'étant « festivalisé », ses initiateurs décident
en 1982 de revenir à l'esprit de rencontres.
Désormais
chaque été un groupe de comédiens, de techniciens, d'auteurs, sous la direction
d'un, deux ou trois metteurs en scène, se réunissent durant trois semaines
et trois jours pour créer un spectacle, « histoire de se reparler de théâtre
en le fabriquant, avec cette alchimie étrange des lieux »
Hérisson
a parfois dérogé à la règle qui veut que le spectacle soit créé seulement
pour ce lieu et dans ce temps. Wenzel y a créé à trois reprises des spectacles
qui ont été repris par la suite à Paris et en tournée (« Doublage », «
Vater land », « Le théâtre ambulant Chopalovitch »). Perrier a fait de
même avec « La sentence des pourceaux », « Utopia ruralis » qu'il a créé
avec sa troupe professionnelle d'acteurs « du coin » et qui a voyagé ensuite.
Mais
Hérisson a essentiellement été le lieu où l'on a déplié de grandes épopées
: « Mémoires d'un visage pâle » de Thomas Berger; « Maintenant ou
jamais » de Primo Lévi; « Spartacus » d'Arthur Koestler; « Une soudaine
richesse », adapté du film de Volker Schlondorff; « Le village en flamme
» de Fassbinder; « le Mandat » de Sembène Ousmane.
A
Hérisson on a aussi écrit un spectacle à 25 (acteurs, techniciens), « Panique
à Villechauve »; commandé des textes à Gabily, Deutsch, Durif, Reynaud,
Pieiller, Valletti, Jouanneau, Paul Allio; on a aussi emprunté des textes
à Dubillard, Aragon, Boby Lapointe. Perrier a fait appel l'an dernier au
réalisateur Jean- Daniel Lafond pour un spectacle à partir du roman d'Émile
Guillaumin, « Près du sol ». Une autre année il a écrit avec sa fille Dominique
Perrier, « Tempête sur le bonheur! ». On y a aussi présenté les travaux
des écoles du TNS, du TNB, du Conservatoire national de Paris ; travaillé
avec ces 40 élèves sur des textes de Daniii Harms. Hourdin y a créé un
« Woyzeck » mémorable et un « Hurle France » pas mal non plus. Le
Footsbarn y a créé « Roméo et Juliette »...
Cette
expérience a trouvé un prolongement urbain avec l'implantation au milieu
des années quatre-vingt des Fédérés à Montluçon, co-dirigés par Wenzel
et Perrier qui achèvent leur contrat la saison prochaine.
« A la recherche du centre perdu »
« Divagation
théâtrale » écrite à quatre mains par Arlette Namiand, Eugène Durif, Koffi
Kwahulé et Mohamed Rouabhi, « Cavéo ! A la recherche du centre perdu »
sera créée demain à 21h30 à Hérisson, et reprise tous les soirs jusqu'au
12 juillet. Mise en scène par Catherine Beau, Mohamed Rouabhi et Jean-Paul
Wenzel, cette pièce rassemble une trentaine d'acteurs et techniciens qui
sont réunis depuis le 11 juin à Hérisson (voir nos éditions des 29 juin
et 1er juillet). Cette divagation de plein air s'ouvre derrière la
mairie où le public est attendu pour 21h30. L'action se poursuivra dans
trois autres lieux du village. L'argument est simple : dans un petit périmètre,
au centre de la France, une rumeur circule selon laquelle on s'apprêterait,
dans les hautes sphères parisiennes, à désigner.la ville ou le village
« le plus au centre » pour y installer la prochaine Exposition universelle.
«
L'un de ces villages, on se sait par quelle alchimie collective étrange,
va déborder le cadre purement géographique de la notion de « centre
» pour se l'approprier aussi dans tous les autres domaines... même les
plus intimes, prévient Jean-Paul Wenzel. Etrange et acrobatique défi! «
Une fièvre de centre » se met à contaminer les esprits et les comportements
dans les recoins les plus inattendus! ».
Prix
des places : 60 F, 40 F (réduit). Renseignements et réservations : 04.70.06.60.61.

Les Rencontres
théâtrales de Hérisson (Allier) ont 25 ans, cet été. La bande à Olivier
Perrier et Jean-Paul Wenzel y a planté ses tréteaux puis, quelques années
plus tard, enfanté dans l'insouciance une fille prodigue, la scène nationale
des Fédérés. Vingt-cinq ans que des auteurs, des comédiens, arpentent les
chemins de halage de l'Aumance et du Cher. Vingt-cinq ans que le public
suit leurs tribulations, leurs déambulations.
Depuis vendredi
et jusqu'à jeudi, à la nuit tombée, au propre comme au figuré, il est invité
à partir « à la recherche du centre perdu ». Sans perdre le nord, évidemment
Le théâtre un centre mouvant et c'est heureux
Road movie en patois bourbonnais, ça donne quoi ? Ben « A la recherche ducentre perdu », tiens ! Pas possible. Ça serait pas plutôt une histoire de temps, perdu, retrouvé ? Non, non pas dutout. On cherche le Centre pour y établir autour une exposition universelle. Autrement dit, c'est pas simple. Même à l'échelle d'un village comme Hérisson. Surtout quand les théâtreux s'en mêlent. En plus, là, ils fêtent leurs 25 ans. Les vieux du coeur ricanent: « A cet âge-là,ils ça croit savoir et ça ne sait rien »; les autres, joyeux, les narguent : « On ne sait rien mais on y croit ».
MONTLUÇON. - En années de mariage, c'est du pur argent et dans le travail c'est à peu près pareil (en moins sonnant, souvent). Le public unanime a donc épinglé samedi à la nuit tombée, au revers des costumes - façon cirque et bédé - la médaille d'honneur régionale, départementale et communale pour 25 ans de services rendus à population en danger d'inactivité créative. Et il le fera ainsi tous les soirs jusqu'à jeudi, au cours d'une cérémonie au théâtre dédiée, à l'amitié, au partage et aux années qui passent sans s'en rendre compte, comme ce grain sur le beffroi, aux alentours de 23 heures).
L'ÂGE DU RISQUE
Les récipiendaires sont partout, devant et sur la scène, à la tribune, sur l'esplanade du village, au balcon du restaurant, en apnée façon Rainbow Warrior, perchés dans un arbre tout karma lâché, à la pêche à la ligne, prêts à l'embarquement pour Cythère ou la plaine du Pendu, nouveau Centre putatif. Car pour trouver, il faut chercher, et donc marcher, déambuler dans les ruelles, à la lueur d'une lampe torche de par et d'autre d'une cohorte qui suivrait le joueur de flûte de la légende.... Ca prend de l'ampleur, celle d'un village ouvert, possible Centre d'une Exposition universelle pour mystiques, poètes, pataphysiciens, agents secrets, ministre de la Culture intergalactique, villageois s'accrochant à leur pierre philosophale, qui échangeraient bien volontiers leur plus belle fille pour quelques minutes d'éternité audiovisuelle.

La
télé est là pour filmer l'inauguration du Centre. Mais en fouillant sous
les copeaux, sous un bout de pierre, « symbole du dessus du milieu qui
est en dessous », la population est déçue. Parfois, c'est parfois mieux
d'en rester aux légendes.
Risqué, très
risqué, de fêter ses 25 ans de pratique théâtrale autour d'un texte écrit
par trois auteurs, mis en scène par quatre, joué par quinze comédiens et
un musicien et mis en onde par sept techniciens. Risqué de le baptiser
« A la recherche du centre perdu », dans une bourgade au bord de l'Aumance,
quand on s'appelle Jean-Paul Wenzel et Olivier Perrier, deux des futurs
fondateurs des Fédérés, scène nationale, avec l'Allier pour centre et tremplin.
Il y a de l'enjeu dans l'air, un pari à relever, ceIui d'assumer son âge,
l'expérience, les honneurs et d'en faire une fête et pas une commémoration.
Bref ! ça fait
beaucoup de paramètres, de parallèles, de diagonales et de carrefours,
d'ambitions collectives et personnelles rassemblés en un même lieu
pour un public venu de partout, qui plus est en vacances, loin de ses bases,
en un mot déconnecté du réel. Un coup à se prendre les sabots dans les
fuseaux horaires, dans ce coin de province, qui n'a même pas le bon goût
de laisser passer les lignes virtuelles des portables. Risqué de vouloir
confectionner un cocktail tonique avec cette masse d'ingrédients - des
faits et de l'imaginaire, salé et sucré, passé, présent, futur, succès
classés, échecs oubliés. Bouh, ça peut vous avoir même un de ces goûts
d'étouffe-chrétiens, ces recettes-là ! ô combien risqué enfin de tenter
de tirer un trait sans faire les comptes, ni laisser d'ardoise ; de repartir
neuf et riche, adulte et plein d'illusions. Et tiens tout bien réfléchi,
c'est hautement risque d'en parler mais bien moins d' y aller.
Depuis un quart
de siècle, les théâtreux et les amateurs n'en finissent pas de se rencontrer
à Hérisson. Un drôle de port sur la mer Aumance, pour un bateau qui tangue
mais ne sombre pas.

Olivier
Perrier, jouant Olivier Perrier, qui entend bien faire en ce Centre-là,
le premier festival dAvignon 'hors des murs. Il garderait son nom, histoire
de pas semer la confusion
(Photos:
CécileCHAMPAGNAT).