Ces articles sont parus dans "La Montagne" du 5 et 9 juillet 2001

Vingt-cinq ans d'utopie à Hérisson

En juillet 1976, Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin se retrouvent pour la première fois à Hérisson pour y confronter le travail de leurs compagnies respectives. Vingt-cinq ans plus tard, les deux premiers cités sont toujours là, ils fêtent l'anniversaire à partir de demain, avec sept représentations de « Cavéo! A la recherche du centre perdu ».

ETÉ 1976. Jean-Paul Wenzel avait créé l'année précédente le Théâtre Quotidien et présenté son texte « Loin d'Hagondage » au Théâtre ouvert d'Avignon. Chez Peter Brook où il venait de faire l'acteur dans « Timon  d'Athènes », il avait croisé Jean-Louis Hourdin et Olivier Perrier, acteurs, metteurs en scène et comme lui chefs de troupe.
Né à Hérisson en 1940, ce dernier invite cet été-là ses deux compères à présenter leur dernière production sur ses terres bourbonnaises. L'idée de cet « anti-Avignon » était de « décentraliser la décentralisation » , de « discuter du théâtre tout en en faisant », mais aussi de passer « des vacances sérieuses et ludiques » se souvient Jean- Paul Wenzel. Ainsi étaient lancées les rencontres d'Hérisson qui fêtent cet été leur 25ème édition.
En juillet 1976 sur les bords de l'Aumance, Wenzel présente  « Loin d'Hagondange», créée à la Comédie de Caen. La pièce obtiendra cette année-là le prix de la critique française. Hourdin arrive avec le « Cabaret satirique » du Berlinois Karl Valentin ; et Perrier avec ses premières « Mémoires d'un bouhoumme ». Le chroniqueur de "La Montagne" de l'époque écrit que « ces trois créations se situent hors des sentiers battus du théâtre traditionnel, et, si l'on en juge par le choix des thèmes et l'esprit des textes, sont très orientées politiquement ». « Loin d'Hagondange», qui sera repris en 2000 et prolongé avec « Faire bleu », était alors interprété par Maurice Juniot et Andrée Tainsy. Dans ses « Mémoires » de 1976, Olivier Perrier donnait déjà la réplique à une vache et une jument. Ces « tournicotis pour acteurs, bestiaux et musiciens » se poursuivront au fil des ans avec divers animaux de ferme, Bibi la truie notamment entrée dans la légende du théâtre. On se souvient de quelques autres de ses « petits bazars» comme « La sentence des pourceaux » 1987), « Les siècles de paix» 1991), « La valse des Gounelles » (1995), « Utopia Ruralis » (1998).
 
 

Juillet 1976 à Hérisson, Olivier Perrier joue " Mémoires d'un bounhoumme ",
entouré d'une jument et d'une vache
 
 

Le lendemain Jean-Louis Hourdin présente son "Cabaret satirique "
 

ALCHIMIE

Les six premières années des rencontres d'Hérisson, des compagnies amies viennent créer ou jouer leurs spectacles : l'Aquarium, la Comédie de Caen, la Comédie de Bourgogne, la Compagnie Tsài, Michèle Foucher... avec la présence de Théâtre Ouvert et de France Culture pour des lectures publiques de pièces contemporaines. Hérisson s'étant « festivalisé », ses initiateurs décident en 1982 de revenir à l'esprit de rencontres.
Désormais chaque été un groupe de comédiens, de techniciens, d'auteurs, sous la direction d'un, deux ou trois metteurs en scène, se réunissent durant trois semaines et trois jours pour créer un spectacle, « histoire de se reparler de théâtre en le fabriquant, avec cette alchimie étrange des lieux »
Hérisson a parfois dérogé à la règle qui veut que le spectacle soit créé seulement pour ce lieu et dans ce temps. Wenzel y a créé à trois reprises des spectacles qui ont été repris par la suite à Paris et en tournée (« Doublage », « Vater land », « Le théâtre ambulant Chopalovitch »). Perrier a fait de même avec « La sentence des pourceaux », « Utopia ruralis » qu'il a créé avec sa troupe professionnelle d'acteurs « du coin » et qui a voyagé ensuite.
Mais Hérisson a essentiellement été le lieu où l'on a déplié de grandes épopées : « Mémoires d'un visage pâle » de Thomas Berger;  « Maintenant ou jamais » de Primo Lévi; « Spartacus » d'Arthur Koestler; « Une soudaine richesse », adapté du film de Volker Schlondorff; « Le village en flamme » de Fassbinder; « le Mandat » de Sembène Ousmane.
A Hérisson on a aussi écrit un spectacle à 25 (acteurs, techniciens), « Panique à Villechauve »; commandé des textes à Gabily, Deutsch, Durif, Reynaud, Pieiller, Valletti, Jouanneau, Paul Allio; on a aussi emprunté des textes à Dubillard, Aragon, Boby Lapointe. Perrier a fait appel l'an dernier au réalisateur Jean- Daniel Lafond pour un spectacle à partir du roman d'Émile Guillaumin, « Près du sol ». Une autre année il a écrit avec sa fille Dominique Perrier, « Tempête sur le bonheur! ». On y a aussi présenté les travaux des écoles du TNS, du TNB, du Conservatoire national de Paris ; travaillé avec ces 40 élèves sur des textes de Daniii Harms. Hourdin y a créé un « Woyzeck » mémorable et un  « Hurle France » pas mal non plus. Le Footsbarn y a créé « Roméo et Juliette »...
Cette expérience a trouvé un prolongement urbain avec l'implantation au milieu des années quatre-vingt des Fédérés à Montluçon, co-dirigés par Wenzel et Perrier qui achèvent leur contrat la saison prochaine.


« A la recherche du centre perdu »

« Divagation théâtrale » écrite à quatre mains par Arlette Namiand, Eugène Durif, Koffi Kwahulé et Mohamed Rouabhi, « Cavéo ! A la recherche du centre perdu » sera créée demain à 21h30 à Hérisson, et reprise tous les soirs jusqu'au 12 juillet. Mise en scène par Catherine Beau, Mohamed Rouabhi et Jean-Paul Wenzel, cette pièce rassemble une trentaine d'acteurs et techniciens qui sont réunis depuis le 11 juin à Hérisson (voir nos éditions des 29 juin et 1er juillet). Cette divagation de plein air s'ouvre derrière la mairie où le public est attendu pour 21h30. L'action se poursuivra dans trois autres lieux du village. L'argument est simple : dans un petit périmètre, au centre de la France, une rumeur circule selon laquelle on s'apprêterait, dans les hautes sphères parisiennes, à désigner.la ville ou le village « le plus au centre » pour y installer la prochaine Exposition universelle.
« L'un de ces villages, on se sait par quelle alchimie collective étrange, va déborder le cadre purement géographique de la notion de  « centre » pour se l'approprier aussi dans tous les autres domaines... même les plus intimes, prévient Jean-Paul Wenzel. Etrange et acrobatique défi! « Une fièvre de centre » se met à contaminer les esprits et les comportements dans les recoins les plus inattendus! ».

Prix des places : 60 F, 40 F (réduit). Renseignements et réservations : 04.70.06.60.61.


Théâtre à Hérisson

Vingt-cinq ans de création ambitieuse et villageoise


Les Rencontres théâtrales de Hérisson (Allier) ont 25 ans, cet été. La bande à Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel y a planté ses tréteaux puis, quelques années plus tard, enfanté dans l'insouciance une fille prodigue, la scène nationale des Fédérés. Vingt-cinq ans que des auteurs, des comédiens, arpentent les chemins de halage de l'Aumance et du Cher. Vingt-cinq ans que le public suit leurs tribulations, leurs déambulations.
Depuis vendredi et jusqu'à jeudi, à la nuit tombée, au propre comme au figuré, il est invité à partir « à la recherche du centre perdu ». Sans perdre le nord, évidemment



 
 



RENCONTRES DE HÉRISSON

Le théâtre un centre mouvant et c'est heureux

Road movie en patois bourbonnais, ça donne quoi ? Ben « A la recherche ducentre perdu », tiens ! Pas possible. Ça serait pas plutôt une histoire de temps, perdu, retrouvé ? Non, non pas dutout. On cherche le Centre pour y établir autour une exposition universelle. Autrement dit, c'est   pas simple. Même à l'échelle d'un village comme Hérisson. Surtout quand les théâtreux s'en mêlent. En plus, là, ils fêtent leurs 25 ans. Les vieux du coeur ricanent: « A cet âge-là,ils ça croit savoir et ça ne sait rien »; les autres, joyeux, les narguent : « On ne sait rien mais on y croit ».

MONTLUÇON. - En années de mariage, c'est du pur argent et dans le travail c'est à peu près pareil (en moins sonnant, souvent). Le public unanime a donc épinglé samedi à la nuit tombée, au revers des costumes - façon cirque et bédé - la médaille d'honneur régionale, départementale et communale pour 25 ans de services rendus à population en danger d'inactivité créative. Et il le fera ainsi tous les soirs jusqu'à jeudi, au cours d'une cérémonie au théâtre dédiée, à l'amitié, au partage et aux années qui passent sans s'en rendre compte, comme ce grain sur le beffroi, aux alentours de 23 heures).

L'ÂGE DU RISQUE

Les récipiendaires sont partout, devant et sur la scène, à la tribune, sur l'esplanade du village, au balcon du restaurant, en apnée façon Rainbow Warrior, perchés dans un arbre tout karma lâché, à la pêche à la ligne, prêts à l'embarquement pour Cythère ou la plaine du Pendu, nouveau Centre putatif. Car pour trouver, il faut chercher, et donc marcher, déambuler dans les ruelles, à la lueur d'une lampe torche de par et d'autre d'une cohorte qui suivrait le joueur de flûte de la légende.... Ca prend de l'ampleur, celle d'un village ouvert, possible Centre d'une Exposition universelle pour mystiques, poètes, pataphysiciens, agents secrets, ministre de la Culture intergalactique, villageois s'accrochant à leur pierre philosophale, qui échangeraient bien volontiers leur plus belle fille pour quelques minutes d'éternité audiovisuelle.



La télé est là pour filmer l'inauguration du Centre. Mais en fouillant sous les copeaux, sous un bout de pierre, « symbole du dessus du milieu qui est en dessous », la population est déçue. Parfois, c'est parfois mieux d'en rester aux légendes.
 
 
 

Risqué, très risqué, de fêter ses 25 ans de pratique théâtrale autour d'un texte écrit par trois auteurs, mis en scène par quatre, joué par quinze comédiens et un musicien et mis en onde par sept techniciens. Risqué de le baptiser « A la recherche du centre perdu », dans une bourgade au bord de l'Aumance, quand on s'appelle Jean-Paul Wenzel et Olivier Perrier, deux des futurs fondateurs des Fédérés, scène nationale, avec l'Allier pour centre et tremplin. Il y a de l'enjeu dans l'air, un pari à relever, ceIui d'assumer son âge, l'expérience, les honneurs et d'en faire une fête et pas une commémoration.
Bref ! ça fait beaucoup de paramètres, de parallèles, de diagonales et de carrefours, d'ambitions collectives et personnelles  rassemblés en un même lieu pour un public venu de partout, qui plus est en vacances, loin de ses bases, en un mot déconnecté du réel. Un coup à se prendre les sabots dans les fuseaux horaires, dans ce coin de province, qui n'a même pas le bon goût de laisser passer les lignes virtuelles des portables. Risqué de vouloir confectionner un cocktail tonique avec cette masse d'ingrédients - des faits et de l'imaginaire, salé et sucré, passé, présent, futur, succès classés, échecs oubliés. Bouh, ça peut vous avoir même un de ces goûts d'étouffe-chrétiens, ces recettes-là ! ô combien risqué enfin de tenter de tirer un trait sans faire les comptes, ni laisser d'ardoise ; de repartir neuf et riche, adulte et plein d'illusions. Et tiens tout bien réfléchi, c'est hautement risque d'en parler mais bien moins d' y aller.
Depuis un quart de siècle, les théâtreux et les amateurs n'en finissent pas de se rencontrer à Hérisson. Un drôle de port sur la mer Aumance, pour un bateau qui tangue mais ne sombre pas.

M.-C. S.






Olivier Perrier, jouant Olivier Perrier, qui entend bien faire en ce Centre-là, le premier festival dAvignon 'hors des murs. Il garderait son nom, histoire de pas semer la confusion
 
 
 
  
(Photos: CécileCHAMPAGNAT).




A la recherche du témps perdu , se donne tous les soirs, à partir de 21 h 30 ; entrée en tarifs déjà réduits de 60 et 40 F. Prévoir lainage, éviter escarpins.

Quoi d'autre ?