Leur formation classique au Conservatoire Royal de Bruxelles, une parenté tzigane établie avant-guerre en Pologne, confèrent aux deux jeunes violonistes Eric et Olivier Slabiak un instinct très sûr pour cette musique, tandis que Franck Campagnola, d'origine italienne, a touché à toutes les musiques, le jazz notamment, dirigeant à travers le monde les orchestres les plus éclectiques. Pascal Rondeau à la guitare et François Perchat au violoncelle ont eux aussi bénéficié d'une éducation musicale classique au plus haut niveau avant d'émigrer vers les territoires et les cabarets tziganes, affinant là leur style avec brio. Micha Nisimov. enfin, tzigane bulgare, est depuis des années une figure de proue de l'accordéon tzigane en France et dans plusieurs pays.
Sorties du seul cabaret où elles demeurent encore, hélas, trop souvent confinées, les musiques interprétées ici dans les conditions du direct, nous apparaissent soudain dynamisées, revivifiées, restructurées, dépouillées des maniérismes et des fausses traditions qui avaient fini par leur donner un aspect douteux et vaguement exotique. Pour autant. la diversité des ré-orchestrations et des phrasés. Ia subtilité des échanges constants entre chacun des musiciens, une infatigable énergie rythmique, la justesse des couleurs et des nuances choisies pour caractériser chaque morceau font que la fraîcheur, le naturel, l'évidence pure et simple sont là, qui sautent aux oreilles.
Fabuleux kaléidoscope que cette musique tzigane dont l'origine millénaire nous ramène aux Indes avant une lente remontée et un vaste disséminement à travers toute l'Europe Centrale, du sud de la Yougoslavie au nord de la Russie, et quelques avancées jusqu'en Espagne!
Intégrés aux populations autochtones, les musiciens accordent leurs rythmes. leurs chants et leur instrumentation séculaires avec les mélodies et les folklores locaux. Ainsi, par exemple, à l'origine, les flûtes et les hautbois sont la marque des danses roumaines (hora, sirba, doïna), auxquelles se joint la virtuosité étincelante du violon à pavillon (ajout artisanal sur l'instrument d'un cône en métal qui procure des sonorités de clarinette).
L'accordéon, quant à lui, imprime des teintes chaudes et plaintives à la musique tzigane russe: écoutez ses mélopées dans "Tolke Ras" ou ses douces ponctuations dans le sublime "Châle Bleu", "valse mélancolique et langoureux vertige", pour reprendre le vers de Baudelaire...
Les romances, les czardas, les friscas hongroises, en une constante progression rythmique et dynamique, font plus spécifiquement intervenir le cymbalum. la guitare, le chant et le quatuor à cordes. Enfin, on remarquera que les origines sémites de la musique yiddish donnent parfois aux harmonies ou à telle improvisation du violon un tour orientalisant. Le sextet "Les Yeux Noirs" a su par ailleurs redonner à ces vieux airs juifs ashkénazes une saveur, une rusticité paysannes lontemps édulcorées. "Moyshele" fait ici notamment figure de joyau de ce répertoire.
Il n'est pas inutile de rappeler à quel point Haydn. Chopin, Brahms, Tchaikowsy. Bartok et Kodaly ont , chacun en son territoire d'élection , puisé amplement dans cet immense vivier de musiques populaires tziganes et yiddish, pliant ces dernières à leur style propre et faisant éclore à leur tour nombre de chefsd'oeuvre.
Mais on aime revenir à la source d'un art quasi familial venu du fond des âges, comme transmis génétiquement, et qui mêle le rire, la joie, l'entrain et les larmes de la douleur en un émouvant journal intime de la vie et de la mémoire de ces peuples nomades.
Philippe Cassard Juillet 1 992